L’Agitée du Bocal

Chers concitoyens,

L’incident récent survenu dans les rues Docteur Lifrange et Chasseurs Ardennais, où plusieurs véhicules ont été dégradés, a légitimement suscité de nombreuses réactions. Personne ne souhaite subir de tels préjudices. Que les victimes soient pleinement indemnisées et que les responsables répondent de leurs actes est une exigence de justice pour laquelle je vous rejoins.

Monsieur le Bourgmestre a saisi cet événement pour mettre en avant l’efficacité des caméras de surveillance déployées dans notre commune en affirmant que leur utilisation a permis une identification rapide de l’auteur.

Si ce résultat est satisfaisant dans ce cas précis, il me semble dangereux de s’en contenter comme unique justification pour déployer ou maintenir un système de surveillance de masse, dont la nature de ces outils reste opaque.

Permettez-moi d’exprimer ici plusieurs inquiétudes que cette situation soulève :

1. Opacité technologique :

Comme vous le savez, je cherche plus de transparence et plus d’informations sur ces « caméras dotées d’IA ». S’agit-il de simples enregistrements ou de systèmes capables d’analyse des comportements, de reconnaissance de plaques ou même de reconnaissance faciale ?

Malheureusement, malgré mon droit de savoir, je n’obtiens pas de réponse à mes questions.

Au cours des discussions, j’ai pu apprendre que ces caméras avaient une grande qualité d’image, étaient équipées de micro, seraient capable d’identifier la neige (détecteurs thermiques?)… Sans transparence sur les outils utilisés et sur les critères de détection, comment pouvons-nous garantir que ces outils ne dépasseront pas leur cadre initial ? L’efficacité d’aujourd’hui pour des dégradations de voitures pourrait devenir demain un outil de traçage généralisé.

2. Le transfert de responsabilité vers le citoyen :

Nous payons des assurances pour nous protéger contre les aléas de la vie. Cependant, si les autorités publiques déploient des outils de surveillance coûteux, financés par nos impôts dont l’un des effets est de systématiser la preuve filmée pour chaque sinistre, nous modifions notre relation aux assurances. En ayant recours à la preuve vidéo pour tout dégât, ne risquons-nous pas de créer un précédent où l’absence d’images deviendrait un motif de complication voire de refus dans les processus d’indemnisation ? Il serait dommage que l’objectif de ces technologies, censées nous protéger, finissent par nous complexifier l’accès à nos droit en déplaçant la charge de la preuve vers le citoyen.

3. La pente glissante du contrôle comportemental :

La logique de la preuve vidéo systématique ouvre la porte à des dérives qui ne sont pas du domaine de la science fiction. Certains constructeurs automobiles intègrent déjà des systèmes de surveillance du conducteur (fatigue, distraction, …). Si nous acceptons que la rue soit filmée pour surveiller et juger nos actes, pourquoi refuserions-nous que notre véhicule analyse notre aptitude à conduire ? En cas d’accident, faudra-t-il bientôt fournir les données collectées par nos véhicules pour les transmettre à notre assurance ?

Nous risquons de vivre dans une société qui ne se construit plus autour de la confiance mais bien autour de la justification permanente, où chacun de nos comportements doit être tracé et filmé pour être crédible.

4. Sécurité ne rime pas nécessairement avec surveillance :

La résolution rapide de ce délit est une bonne nouvelle, mais elle ne prouve pas que la surveillance généralisée est la seule ou la meilleure manière. En réponse au post de Monsieur le Bourgmestre, je constate que certains sont demandeurs de plus d’outils de surveillance. Équiper nos rue de caméras avec une meilleure qualité d’image, c’est une chose. Équiper nos rues de caméras IA dont on ne sait rien en est une autre.

Il existe des alternatives moins intrusives qui nous permettent de nous sentir plus en sécurité tout en respectant nos libertés individuelles et nos droits fondamentaux. Ces alternatives méritent d’être investies et soutenues avec la même détermination.

5. Souveraineté et responsabilité politique :

Je tiens une nouvelle fois à préciser que je n’en veux pas personnellement à Monsieur le Bourgmestre. La réalité est que lorsqu’une Commune choisit d’acquérir des technologies sur lesquelles l’Europe n’est pas souveraine, nos décideurs locaux ne maîtrisent pas tous les tenants et les aboutissants. Je suis convaincue que Monsieur le Bourgmestre souhaite garantir la sécurité de tous les citoyens et que sa charge de travail est colossale. Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités et c’est face à la hauteur des enjeux actuels que je demande à nos élus de faire preuve de la plus grande prudence dans le recours à ces technologies.

Dans ce contexte, on peut se sentir dépassé techniquement. Cependant, ce constat ne dispense pas Monsieur le Bourgmestre de son devoir de répondre à mes demandes d’informations et de respecter mon droit de citoyenne à la transparence. Choisir une technologie complexe implique d’assumer la responsabilité d’expliquer son fonctionnement à ceux qui la financent et la subissent au quotidien.

Reconnaître l’utilité ponctuelle de ces caméras ne signifie pas accepter aveuglement leur expansion ni leur évolution vers des usages que nous ne maîtrisons pas encore. Comme vous, je suis pour la sécurité mais cette sécurité ne doit pas se construire au prix de nos libertés fondamentales et de notre vie privée.

Je terminerai ce message par une petite confidence. Je suis une fan de Pokémon de première génération. J’ai passé des heures interminables à jouer à Pokémon version rouge sur ma Game Boy. Est-ce que j’ai possédé la mythique carte de Dracaufeu, celle qui vaut aujourd’hui une fortune chez les collectionneurs ? Oui ! Est-ce que je sais où elle passée aujourd’hui ? Noooooon !

Quand Pokémon Go est sorti, l’envie de redevenir dresseuse dans les rues de Bertrix m’a titillée. J’ai installé l’application. Mais comme souvent, j’ai pris le temps de lire les conditions d’utilisation… et j’ai été refroidie.

Aujourd’hui, nous apprenons que ceux qui pensaient simplement chasser d’adorables petits monstres de poche avec l’appareil photo de leur smartphone ont en réalité collecté une quantité folle d’images qui servent maintenant à l’entraînement de robots et d’algorithmes. Quelque chose me dit que ces nouveaux robots super entraînés ne vont pas uniquement être utilisés dans le domaine de la livraison de pizzas.

Dans quelques années, j’espère sincèrement que certains d’entre vous viendront me dire : « Christelle, tu te souviens de ta période blogueuse où t’as saoulé tout le monde avec tes histoires de caméras ? Tu stressais pour rien. Tu étais vraiment une agitée du bocal. Regarde, tu vois bien que tout va pour le mieux ! »

Si ce jour arrive, je serai la première à rire de moi et à admettre que j’avais tort. Mais en attendant, je préfère être la nana pas populaire, qui vient avec des questionnements pas populaire plutôt que d’attendre et de rester là à rien faire.

Chers concitoyens, j’espère que nous ne laisserons pas nos émotions légitimes du moment dicter des choix de société irréversibles. Je crois encore que nous pouvons construire tous ensemble une sécurité qui nous protège et qui fasse confiance aux citoyens autant qu’elle sanctionne les auteurs de délits.