L’Agitée du Bocal

Un vent de modernité – ou de suspicion, selon les oreilles qui l’entendent – souffle dans nos rues de Bertrix. Oui, mes chers lecteurs, comme vous l’avez peut-être entendu ou lu, les caméras dotées d’intelligence artificielle sont installées dans le centre-ville de notre commune. Les nouvelles sentinelles de nos trottoirs, et peut-être, hélas, les témoins indiscrets de nos plus petites fautes, ont suscité le débat lors du dernier conseil communal.

Si vous avez vu passer ma lettre ouverte sur les réseaux sociaux, vous n’avez, en revanche, pas vu passer de réponse ouverte de la part de nos élus. C’est pourquoi, dans l’espoir d’obtenir des réponses à mes questions, je me suis rendue au Conseil communal du jeudi 29 janvier 2026.

Lors de ce Conseil communal, j’apprends que je n’ai pas eu de réponse à ma lettre ouverte car il s’agit d’un choix délibéré de la part de la majorité qui souhaite répondre à mes préoccupations dans le cadre du Conseil communal. Toutefois, un élu de la majorité a fait savoir en session qu’il avait rédigé une réponse de 4 pages qui n’est jamais arrivée jusqu’à ma boite mail. Dommage, je n’ai pas eu l’occasion de lire sa réponse. Je m’interroge : pourquoi n’a-t-il pas envoyé ce courrier alors qu’il avait pris le temps de rédiger une réponse ?

Si vous vous demandez pourquoi je n’ai pas reçu cette réponse, c’est parce que la majorité choisit de me considérer en tant qu’épouse de Julien Boulanger (coprésident de la locale Ecolo – non élu), n’ayant aucun égard pour mon statut de citoyenne. Choix stratégique qui permet aux élus de la majorité de ne pas donner une réponse publique et accessible à tous, ce qui revient à refermer le débat. Or, l’objectif de ma lettre ouverte était d’ouvrir le débat. Pourtant, en plus d’avoir pris le temps de répondre à l’ensemble des questions déposées par un élu de l’opposition, la discussion consécutive à ces questions a duré un long moment. Il semblerait donc que le sujet soit matière à de nombreuses préoccupations que je ne suis pas la seule à porter.

Je regrette que vous n’ayez pas eu directement accès à l’intégralité de ce débat d’intérêt public. En ma qualité de citoyenne, je tiens à mettre une distance avec mon statut d’épouse de… dans lequel on souhaiterait m’assigner pour exercer mon droit à la liberté d’expression. Afin de remettre les enjeux liés à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le cadre de la vidéosurveillance au cœur du débat public, je poursuivrai ma communication citoyenne par le format « lettre ouverte ». La sphère communale étant ce qu’elle est, beaucoup d’entre nous nous tutoyons habituellement. Dans l’intention d’éviter les confusions entre personne physique et personnalité publique, je veillerai dorénavant à utiliser le vouvoiement lorsque je m’adresse à un élu. Cela permettra également de ne pas voir mes inquiétudes légitimes disqualifiées pour une confusion avec une attaque envers la personne. Ma démarche se veut critique envers un choix politique, mais en aucun cas envers les personnes qui l’appliquent. Concitoyens, amis et famille, j’espère que nous pourrons maintenir les liens qui nous unissent en nous rappelant qu’être en désaccord ne signifie pas être en désamour.

Je remercie l’ensemble des élus pour le temps et l’attention qu’ils ont portée lors du dernier conseil communal au sujet de la vidéo surveillance équipée d’IA. Vous trouverez ci-dessous les principales réflexions que je souhaiterais partager avec vous.

La vidéosurveillance assistée par IA, une caméra comme une autre ?

Tout au long des discussions qui ont animé la session du Conseil communal, il y avait une confusion concernant les préoccupations liées à l’utilisation de caméras classiques et à l’utilisation de caméras dotées d’Intelligence Artificielle (IA). Il est important de préciser que les nouvelles caméras de surveillance installées sur le territoire communal ne sont pas de simples caméras dont la qualité de l’image est améliorée. Elles sont équipées d’un outil numérique supplémentaire qu’on appelle intelligence artificielle (IA).

L’IA, c’est une simulation de l’intelligence humaine par des machines ou logiciels qui sont capables d’imiter sans ressentir, de parler sans comprendre, de raisonner sans conscience (Devillers L. 2020). Si l’IA offre des bénéfices non négligeables dans les domaines de la santé, elle représente un risque important de perte de liberté (une menace justifiant l’emploi du terme « liberticide ») notamment dans les domaines liés à la sécurité et à la vidéosurveillance.

Un comité d’éthique sera-t-il mis en place pour penser le recours à l’IA sur notre territoire communal ?

La majorité est formelle, c’est NON ! Monsieur Le Bourgmestre rappelle que les élus de la majorité ont été choisis à hauteur de 62%. Il explique que leur volonté d’équiper la commune de caméras faisait partie de leur programme politique, et qu’ils ont gagné les élections grâce à cette vision politique. Or, dans ce programme (p. 32, comme signalé en Conseil communal), il est question d’augmenter le nombre de caméras de surveillance sans aucune mention du recours au cloud ou à l’IA. En s’appuyant sur les chiffres des dernières élections, la majorité souligne sa force et sa puissance et nous fait savoir que d’autres caméras seront installées prochainement et confirme sa volonté d’investir dans ces outils.

En proposant l’organisation d’un comité d’éthique, je ne remets pas en question les résultats des dernières élections et je ne cherche pas à m’opposer à leurs actions. Je cherche à créer un espace de réflexion citoyen. Pourquoi refuser un comité d’éthique ? Est-ce par manque de transparence ? Par peur du débat ? Par ignorance des risques éthiques ?

L’IA au service de votre sécurité ?

L’objectif de la majorité est de renforcer le sentiment de sécurité. Pourtant, que ce soit dans la presse ou lors du Conseil communal, les élus sont formels, il n’y a pas d’augmentation de la délinquance ou de la violence sur notre territoire. Ils nous certifient que ces outils sont au service de notre sécurité. Si l’IA devient le gardien de notre sécurité, qui sera le gardien de l’IA ?

La majorité se veut rassurante en mentionnant que seul le Parquet pourrait avoir accès aux images dans le cadre de résolution d’enquêtes et nous certifie que les technologies en place respectent les lois européennes et belges. Impossible d’en être certain, car la majorité n’a pas communiqué le nom de l’entreprise qui gère ces caméras. Par exemple, si le système est opéré, à quelque étape du processus que ce soit, par une société américaine, l’argument du respect des lois belges et européennes tombe à l’eau. Qu’importe si les images de Bertrix sont stockées au sein d’un data center à Düsseldorf, elles tombent sous la juridiction américaine, en parfaite contradiction avec le RGPD.

Une élue de la majorité mentionne son agacement face aux incivilités, et particulièrement face aux cacas de chien dans la rue de la gare. Selon elle, il faut que ça cesse ! Cette intervention me laisse penser que contrairement à ce qui est annoncé, les images de ces caméras ne seront pas uniquement utilisées pour la résolution d’affaires judiciaires mais qu’elles seront également utilisées dans le cadre des incivilités. Sans aller jusqu’à nous questionner sur la pertinence de livrer notre identité numérique aux Américains, allons-nous systématiquement devoir recourir au Parquet afin d’enquêter autour des cacas de chiens ?

Un élu de l’opposition explique comment l’IA est utilisée dans le cadre de la vidéosurveillance en Chine et exprime ses craintes face au déploiement de ces outils sur notre territoire. En guise de réponse, les élus de la majorité lèvent les yeux au ciel, soufflent et répondent à son intervention par la réponse suivante « On n’y est pas encore ».

Faut-il dès lors attendre « d’y être » pour y réfléchir ?

L’IA, un soutien à nos forces de Police ?

La majorité se questionne et ne comprend pas quelles sont les peurs liées à l’utilisation de l’IA dans le registre de la vidéosurveillance. Elle mentionne que nous ne sommes pas dans une série dystopique dans laquelle la technologie pourrait utiliser la reconnaissance faciale pour surveiller les citoyens. Comme je l’avais mentionné dans ma première lettre ouverte, il est impossible d’obtenir des garanties sur le sujet. L’IA ACT européen permet aux Etats-membres de prévoir eux-mêmes, comme il est de la volonté de notre gouvernement fédéral actuel, d’y accorder des dérogations renforçant le recours à leur utilisation.

Les élus se veulent rassurant concernant l’IA. Ils rappellent que la technologie ne fonctionne pas seule et que derrière les caméras, un agent de police vérifie les alertes. La majorité présente ces nouvelles caméras comme étant un soutien à la police de proximité. D’ailleurs, ils ajoutent que les agents de police consultés pour la mise en place de ce projet se réjouissent tous de cette décision. Ces outils permettront aux agents de gagner du temps. De plus, ces technologies permettront de réaliser les économies imposées à la Commune dans les dépenses pour le service de Police. Investir dans l’IA afin de réduire les dépenses en réduisant les agents de Police, est-ce vraiment un gage de soutien à notre police de proximité ?

Le droit à l’image, la préoccupation d’une égocentrique ?

Une élue de la majorité propose un éclairage concernant les inquiétudes que je mentionne dans ma lettre ouverte. Selon elle, la préoccupation d’une égocentrique ne peut pas priver une population entière du droit à la sécurité. Si la justice avait disposé d’un tel outil en 1996 (sic), cela aurait probablement permis de retrouver Julie et Mélissa.

Or, ces inquiétudes ne sont pas personnelles mais visent avant tout à protéger nos droits fondamentaux ainsi que ceux de nos enfants. J’ai récemment remarqué l’installation d’une de ces caméras, semble-t-il, à proximité immédiate de la crèche et de l’école fondamentale de la rue des Pères. Je ne peux malheureusement pas le certifier car, contrairement à ce que prévoit la loi caméra de 2007 supposée réglementer le recours à ces dispositifs, leur emplacement ne semble actuellement pas conformément signalé par un pictogramme visuel.

L’éventualité d’une fuite des images massives et en bonne qualité sur les réseaux permettrait technologiquement, comme cela se voit déjà actuellement, de générer du contenu pédopornographique par IA avec l’identité de nos enfants. Cela n’étant qu’un exemple parmi d’autres, et si je n’ai pas la possibilité d’empêcher un événement – aussi tragique et chargé de mémoire collective soit-il – remontant à plus de 30 ans, je peux faire tout ce qui est en mon pouvoir pour protéger nos enfants des dangers qu’ils courent actuellement.

Le mot de la fin.

Le débat se conclura sur l’intervention d’un élu de la majorité qui nous partage son avis en ces termes : « Il y avait 9000 caméras à l’aéroport de Bruxelles et il y a quand-même eu des attentats ». Je n’aurais pas pu trouver meilleure conclusion pour illustrer la différence entre sécurité et sentiment de sécurité.

Je remercie encore une fois tous les élus pour le temps qu’ils ont consacré à l’examen de ce sujet et pour leurs interventions intéressantes qui m’ont permis d’alimenter toutes mes réflexions. Je terminerai en précisant que je ne formule pas de reproche par rapport au fait de ne pas avoir anticipé toutes ces questions. Par contre, la place grandissante que prend – et que va prendre à l’avenir – le numérique dans notre vie communale, me pousse à insister une fois encore pour voir naître un comité d’éthique chargé de prendre ce genre de considérations en compte pour chaque recours à ces technologies.

Christelle Léonet

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