Bertrix, le 16 janvier 2026
Cher Mathieu,
Cette semaine je découvre, non sans surprise et inquiétude que 22 caméras équipées d’intelligence artificielle sont installées dans l’espace public de notre commune.
Peut-être que la majorité avait communiqué sur votre volonté de mener à bien ce projet précédemment. Si tel était le cas, je suis passée à coté de l’info. Bref, les caméras sont installées et déjà en fonction. Toutefois, j’espère qu’il est encore possible de t’inviter à penser le recours à l’IA non seulement en termes de sécurité mais également en matière d’éthique.
Pour mener cette réflexion avec toi, je vais m’appuyer sur ta publication facebook ainsi que sur l’article paru ce jour dans l’Avenir du Luxembourg.
- Un outil technologique de pointe pour garantir la sécurité ?
Pour justifier l’investissement dans ces outils de surveillance, tu dis que ces caméras ne sont pas une réponse à une explosion de la délinquance mais une volonté d’anticiper et de prévenir. Or, à ce jour aucune étude ne démontre que les caméras de surveillance dotées d’IA réduisent efficacement les incivilités ou la délinquance. Ce dispositif améliore-t-il réellement la sécurité ou donne-t-il un sentiment d’efficacité ?
- Un outil de surveillance concerté avec la police ?
Toujours pour justifier votre projet, tu soulignes que cette décision a été concertée avec la zone de police Semois et Lesse. Penses-tu que l’association IA et police va renforcer la confiance de la population, ou va-t-elle la fragiliser ?
Dans l’article, tu expliques que ces caméras sont reliées à la zone de police, permettant un visionnage 24h/24. La police de proximité ne risque-t-elle pas d’être réduite à un système de surveillance ? Si tu fais de la police une machine à détection des risques, comment peut-elle rester un service public fondé sur la confiance et le respect des droits ? Il y a un risque non négligeable de déshumaniser la relation entre police de proximité et population.
Dans l’article, il est indiqué que la sécurité sera renforcée notamment lors des grands événements. L’actualité communale est houleuse ces derniers temps. Si je ne suis pas habilitée à statuer sur la question légale pour déterminer si la police peut être assimilée à un service de surveillance pour l’organisation d’événements privés, je peux tout de même m’interroger sur l’aspect moral de la démarche. Est-ce le rôle de la police d’assurer des missions de sécurité pour les événements privés sur Bertrix ?
- Quelle liberté pour la jeunesse ?
Tu dis dans l’article de presse que l’IA ne fera pas tout et que des éducateurs de rue vont être déployés. Ce service d’accompagnement me rassure partiellement, mais je reste inquiète en ce qui concerne la vie des jeunes citoyens. Ceux-ci sont de plus en plus perçu comme suspects lorsqu’ils se rassemblent, parlent fort ou traînent dans la rue. Ou, plus généralement, lorsqu’ils testent les limites. Ils deviennent des « risques » plutôt que des citoyens. La jeunesse est une période d’exploration, d’erreurs et de découverte de soi. Quelle place reste-t-il aux jeunes s’ils sont surveillés dans leurs moindres faits et gestes ?
- Quelle place pour le respect de la vie privée ?
En matière de vie privée, l’article dit que tu te veux rassurant, en t’appuyant sur une loi qui date de 2007. Or, la technologie qui nous concerne ici n’a rien à voir avec les systèmes de vidéosurveillance de l’époque. Pour situer plus précisément le contexte légal actuel entourant le recours à la surveillance assistée par l’IA, l’Union Européenne prend actuellement, par exemple, la position d’interdire le recours à la reconnaissance faciale (Cfr IA Act). Cependant, elle laisse à l’appréciation des états-membres la possibilité de légiférer eux-mêmes en la matière en accordant des dérogations. Il se trouve justement que la position de l’Arizona va dans le sens de l’autorisation de cette pratique au niveau légal. Quelles sont les garanties pour que ces caméras ne soient pas mises au service d’une surveillance plus généralisée ?
- Des outils pour renforcer la tranquillité ?
Tu expliques que cette mesure répond à une demande de la population car cela rassure et améliore le « bien » vivre ensemble. Je crois que tu omets de prendre en compte que la peur d’être surveillé peut dissuader les citoyens d’exercer leurs libertés. A titre personnel, savoir que je suis filmée 24h sur 24 dans le centre-ville avec des caméras dont « la qualité des images est impressionnante » quand je fais vivre les commerces de proximité, ça ne participe pas à ma tranquillité. Si l’adage de certains habitants de la commune, c’est « vivons heureux, vivons cachés », il est possible que la surveillance cause du tort aux commerces du centre-ville. As-tu pris conscience de l’impact que cela pourrait avoir sur la fréquentation de ces commerces de proximité ?
Tu l’auras compris, la question du numérique et des libertés fondamentales sont des sujets qui me préoccupent particulièrement et sur lesquels je m’informe autant que possible. Dans ce sens, je souhaiterais que soit mis en place un comité d’éthique et de vigilance numérique citoyen par la Commune pour lequel je propose d’emblée ma candidature.
Je te remercie pour l’attention que tu porteras à ce courrier.
Cordialement,
Christelle Léonet
